Reivaxations
poésie délibéréeArchive pour Idéalisme
Idéalisme. Le mot est lancé. Trop tôt sûrement. On dit pourtant qu’il n’est jamais trop tard. L’erreur n’est pas humaine, l’erreur est la vie. Qui n’a jamais fait d’erreur ne peut prétendre avoir tenté que quelques bassesses définitivement dénuées d’idéal. On y revient donc. La quête ne fait que commencer (elle ne finira jamais)
« C’est un de ces jours où des stylos ne coule guère que l’amertume, le goût vert de l’habitude rend les bouches maussades ». Les sourires se tarissent au puit de l’abandon. Rien de plus qu’un jour où les parois du monde réel renvoient l’écho de mes rêves en de longues plaintes qui éreintent mon cœur jusqu’à limer la force de l’envie. Un de ces jours où les yeux qui nous entourent paraissent vides d’amour, où le besoin de reconnaissance ne nous offre que son silence en guise de résistance. Ce n’est qu’un jour de plus - ou toujours un de moins - dans la course effrénée de non-sens, où les aiguilles se défilent sur l’horloge des éloges et où le moindre regard se veut violence empreint d’une feinte assurance. C’est un jour où l’absence de réponses réveille des douleurs opaques, celles qui ne s’impriment pas sur le papier mais dont l’encre imprègne l’éponge qu’est notre âme. Un de ces jours comme il en existe sur le chemin de la vie, un jour de lassitude quand l’espérance n’est plus qu’un mot dont le poids nous accable. Ce n’est qu’un jour passé où l’on s’attarde un soir de déprime alors que le soleil décline, un jour blafard à l’image de nos visages déçus. Un jour déchu.
Ce monde bruyant qui brille plus qu’il ne brûle s’empare de trop d’esprits pour que le mien ne cède à son appétit. Plutôt nourrir ma vie aux racines de l’envie. Là haut, vers les cimes sans âme, le ballet des envieux affermit le règne de l’odieux : accumulation à profusion pour maintenir des rêves sous perfusion. L’insignifiant se veut loi dans leur cœur étroit. Je ne les entends pas. Anesthésiant tous ces errements, je refuse de subir d’autres tourments que ceux que m’imposent par moment les doutes évanescents. Rongé par les songes, je noie ma vie dans la mélancolie et prolonge l’attente vers demain en fermant les volets sur mon destin. Quelques bouffées d’appréhension sont mon ultime frisson quand personne ne tient à favoriser mon éclosion. Seule l’écriture m’offre un sursis, ultime parenthèse à la folie. Les mots résonnent contre mes envies, nourrissent un nouvel horizon. Je rêve de décrocher la lune qu’ils ont clouée au pilori. Cette utopie n’a pas de prix : le reste n’est qu’illusion.
Les rouages du système engrangent des soldats ordinaires, fleur au fusil et slogans en bandoulière. Aussitôt la muraille franchie, ils bâtiront leur propre enceinte. Les racines de la discipline repoussent à chaque coup de boutoir. C’est quand la cime vacille que le tronc fait la preuve de sa solidité. Seul l’agonisant fracas qui succède aux batailles laisse parfois percer, le temps d’une parenthèse, le doux murmure des déserteurs : silhouettes de fumée évanescentes qui s’évanouissent dans les promesses dérisoires de l’aube cruelle.
Ton ombre silencieuse s’évertue à glisser en marge des trottoirs de la bonne société. Tu souhaites demeurer insoumis aux excès et aux frasques de la masse, donc tu renforces ta coquille, affermissant le ton féroce qui te vaut tant de reproches. Les gens esquivent ton regard, esquissent un air hagard en changeant de trottoir. L’humeur impénétrable de ton œil grand et froid, franc et droit, fend la rumeur de leurs pas étroits. L’honneur comme seule foi, tu rumines en chemin sur le mépris des incompris. Ceux-là ignorent dans ton allure toute la douleur de leurs morsures, tous ces efforts pour paraître fort et ce masque d’arrogance qui dissimule ton manque d’assurance. Ils négligent ce à quoi les lois de ce monde t’obligent, ne voient pas plus loin que cet air dur que tu arbores en guise d’armure pour mieux barrer les coups de leurs injures.
Solide et solitaire, comme un roc audacieux pris au piège des marées qui, en dépit de l’usure, se fissure à peine sous les assauts inassouvis d’un océan où se bousculent les vagues cabrées dont le dos cambré se brise contre l’âme aiguisée à qui la roche prête une armure pour que rien ne l’entaille. Tant d’efforts redoublés ne peuvent qu’affûter l’effet inattendu d’une armée de corail, si bien qu’aucun navire ne vient y accoster. Il faut bien des orages à un cœur intrépide pour braver les naufrages, insouciant, et s’échouer au bout de l’aventure sur l’illustre rocher dont le fier étendard porte haut les couleurs de l’union improbable entre un sombre récif aux airs belliqueux et la belle ingénue dans sa robe d’écume qui l’aura mis à nu.
« Soit un mec, bordel ! Réagis, comporte-toi comme un bonhomme »
Tout ça pour s’entendre dire ça. Si j’avais su que c’était pour en arriver là… Presque deux ans de couple féeriques, dix mois de vie commune lumineuse et enivrée. Aimer jusqu’à se renverser, se mettre en danger, perdre l’équilibre et le retrouver. Et puis la rupture. L’incomparable meurtrissure de la séparation, le manque d’affection, l’absence d’horizon. Cela n’était pas suffisant, non. Il fallait en plus qu’on me rappelle à ma condition d’homme, invulnérable, inoxydable. Celui que rien ne peut atteindre, drapé dans sa virilité.
« C’est le moment de t’éclater, y’a pleins de bonnes meufs qui attendent que toi ! »
Comme si le retour forcé au célibat ne devait se conjuguer qu’avec la bite en l’air, ultime accomplissement de soi pour le mâle dominant. Comme si l’absurde fierté de se croire le plus fort ou le plus puissant allait me remonter le moral. Illusion du machisme d’autant plus invoqué qu’on craint pour sa virilité, qu’on a peur d’être émasculé. Je n’ai rien à me prouver, pas plus qu’aux autres. Et encore moins aux autres hommes, soucieux de ne pas se laisser aller, de ne jamais se sentir basculer. Ces mecs à l’allure rigide, empêtrés dans les poses et les attitudes, condamnés à se refreiner, à ne plus respirer pour continuer d’avancer le torse bombé.
« Allez viens, demain on bouge en soirée sur Paname, y’aura moyen de serrer… »
Bouger, partir, s’évader. Ne jamais affronter la solitude. Ne jamais se regarder en face. Prendre la fuite et s’en accommoder entre deux cuisses écartées. Avec elle, je me sentais capable de refaire le monde. Et de le conjuguer au sien. Chacun de nous brillait plus fort que jamais. J’étais moi, j’étais roi. Je ne suis plus qu’un prince sans royaume, qui se refuse à enfiler le costume étriqué d’une fierté mal placée dans le seul but de pavaner.

Je brûle d’impatience maladroite dans la chaleur du jour. Le soleil consume la mèche de mes pensées mais s’entête à ne caraméliser que la peau de mes rêves - leur donnant ce parfum sucré – sans parvenir à se glisser sous la surface. Ses rayons s’évanouissent comme ils nous éblouissent. Les plus aveuglés ont beau jeu de blâmer l’idéalisme, de lui faire porter le chapeau pour nos insolations. C’est trop facile ! Je ne m’y résous pas. Inculpé pour ne pas avoir cédé au pragmatisme (une hérésie dans l’air fané du temps), tel est mon chef d’accusation. Ne reste que la tentation - faible il est vrai - de basculer vers les ombres mesquines qui piétinent mon ciel. La tentation est le couperet qui vient s’abattre sur le cou de l’idéal à l’instant même où on lui cède (notez que du même coup, le rêve, lui, décède). La volonté ne tient qu’à un fil, celui tiré par le marionnettiste. J’endosse ce rôle avec fierté. Alors l’idéal, je suis disposé à en payer le prix. Et pour avoir déjà trempé mes lèvres au calice du délice, je suis prêt à affronter toutes les mutilations morales et le râle des obsessions – puisque c’est de ceci dont il s’agit. Je plonge dans le grand bain de l’idéal, au risque de m’y noyer. Qu’importe, j’apprendrai à nager.









